« Les jeunes ont une méconnaissance totale des codes de l’entreprise » – Fodé Sylla

Le 17 novembre 2008
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Ancien président de SOS Racisme, Fodé Sylla travaille aujourd’hui au Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE). Il vient de publier le rapport « L’emploi des jeunes des quartiers populaires ». Entretien.

Pourquoi placer le travail au cœur de votre étude ? En trente années de politique de la Ville, on a beaucoup bâti, œuvré contre le désenclavement, amélioré l’urbanisme. Des centres sportifs, des jardins ont été installés dans les quartiers. Mais on a oublié le travail, qui est pourtant une question centrale pour lutter contre la ghettoïsation. L’emploi est le moyen le plus efficace pour remettre à niveau les jeunes des quartiers par rapport au reste de la société française.080904cessylladessin_2

Les jeunes des quartiers sont-t-ils plus touchés que les autres par le chômage ? Le chômage est un phénomène très important dans les quartiers populaires. Le taux de chômage est d’ailleurs deux fois supérieur pour les jeunes résidant dans ces quartiers que pour ceux vivant ailleurs. La sélection s’opère d’ailleurs dès la maternelle. La carrière se joue déjà ici, en fonction de l’école. Ensuite, en 5e, il y a un vrai problème d’orientation. Il faut le dire : le personnel doit être remis à niveau ! Combien j’ai vu de jeunes filles orientées vers des voies de garage ! D’autre part, même pour obtenir un stage, c’est le parcours du combattant. Ces jeunes ont plus de difficulté que les autres car ils ne possèdent pas le savoir-faire.

Vous condamnez l’école ? Non ! Je ne condamne ni les enseignants ni le personnel de l’Education Nationale. Je demande juste plus de moyens pour l’école ! Pourquoi une telle situation dans les quartiers ? A cause des discriminations. En sus de la discrimination sociale, il y a la discrimination géographique. Un exemple : un jeune de Villiers-le-Bel qui veut aller travailler à Roissy, la plus grande plateforme d’emploi du département, va mettre 1h30 pour se rendre au travail. Pourtant, les deux villes sont à un quart d’heure à vol d’oiseau. Il y a un vrai enclavement des quartiers au niveau des transports. Autre type : la discrimination raciale. Je m’en suis rendu compte lorsque j’étais président de SOS Racisme avec le « testing ». On n’a pas les mêmes chances si l’on s’appelle Pierre ou Ali, si l’on vit au centre ville ou en banlieue. Des tests nous l’ont prouvé. La conjugaison de tous ces facteurs rend très difficile l’accès à la vie active. Sylla

Dans le cadre de votre rapport, vous avez été sur le terrain. Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ? Je me suis rendu à Villiers-Le-Bel avec une délégation du Conseil Economique, Social et Environnemental. Deux éléments m’on sauté aux yeux. Le premier : les jeunes ont une méconnaissance totale des codes de l’entreprise. Il ont besoin qu’on leur explique comment on rédige un CV, comment on prépare un entretien. Il n’ont pas les clés nécessaires pour persuader un patron. Pour cela, j’essaie de convaincre les employeurs que le CV n’est pas suffisant. Il faudrait réaliser des tests pour connaître les capacités du candidat. Je suis certain que nombre d’entreprises passent à côté de vrais talents à cause de ces modes de recrutement très discriminants. Le second constat est cette idée des zones franches inversées. Pourquoi ne pas aider fiscalement les entreprises du centre ville qui embauchent des jeunes des quartiers ? La mobilité est un élément essentiel pour les jeunes. Ces derniers ont le sentiment qu’ils doivent sortir du quartier, traverser le périphérique pour s’en sortir.

Vous êtes pour la discrimination positive ? Je suis contre les discriminations. Je suis pour l’action positive ! Pour toutes les actions de rattrapage. Il y a bien une politique spécifique en direction des seniors. On a bien mis en place la parité. Alors pourquoi ne pas faire la même chose avec les jeunes des quartiers populaires ?

Que pensez-vous du Plan Espoir Banlieues mis en place par le gouvernement en début d’année ? Ce plan est bien sûr une avancée. Il a la chance d’être porté par Fadela Amara que je connais depuis longtemps. C’est une camarade de militantisme. Je pense réellement que c’est une chance pour notre pays d’avoir une personne comme cela au gouvernement. Le Conseil économique et social a regardé de près ce « plan Marshall » pour les banlieues.

Que pensez-vous du Contrat d’Autonomie ? Est-ce une chance pour les jeunes des quartiers populaires ?Je pense que tout doit être tenté. Et comme je vous le disais, je me suis rendu compte en allant sur le terrain que les jeunes connaissent très mal le fonctionnement des entreprises. Je pense aussi qu’il est nécessaire que l’école s’ouvre davantage au monde de l’entreprise.

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